#4 (Un an plus tard)

19 avril 2026

Plus d’une année s’est écoulée depuis le dernier billet. J’ai laissé en plan ce journal d’une dégafamisation. À un moment, ça ne m’a plus semblé si intéressant, comme expérience. Surtout, j’ai été quittée par le désir et l’énergie d’écrire. J’ai traversé une sorte d’épisode dépressif, où tout me semblait vain, insurmontable, ou les deux. Fatiguée, abattue, désarçonnée. En attendant que la chimie me ramène à la vie pleinement vivante, je suis restée patiemment dans mon canapé, à faire des sudokus. Rétrospectivement, ce n’était pas triste, plutôt une sorte de pause subjective, de mise en veille de la part de moi qui désire et s’agite pour atteindre toute sorte de buts. Un repos de presque une année. Et le grand retour de l’énergie depuis janvier. Ce matin, j’ai couru 10km à Montpellier, avec 5000 autres coureur.ses. Cet après-midi, depuis le canapé où je cuve la fatigue de l’après-course, je commence à écrire ce billet. Preuve s’il en fallait que depuis presque seize ans, course et écriture se tiennent par la main et continuent de s’épauler dans ma vie intérieure.

Alors, quid de la dégafamisation ? J’ai bel et bien lâché Facepoulouk et Instragrumule, échangé Microzoloft contre Linounourx, migré mes mails de Gugule à InfoLaNiaque. Il me faut encore terminer de trier dans mes différents drives ce qui doit être sauvé et ce qui mérite de disparaître, pour réduire au max les données que j’offre à Gugule. Petit travail de Titan, écuries d’Augias à taille humaine, ce n’est pas fini mais c’est en bonne voie.

Le temps est passé sur le projet de journal, je pensais que ce serait intéressant de parler de l’expérience concrète, pragmatique, qui consiste à changer plusieurs outils numériques en même temps. Visiblement, je me suis un peu trompée. C’était à vrai dire une drôle d’idée. J’ai déjà dit ici que je ne suis pas particulièrement technophile, voire à l’occasion carrément technophobe, ou au moins techno-irritable… Mais heureusement bien accompagnée par M, toujours prompt à résoudre patiemment les difficultés que je rencontre, prêt à supporter mes jérémiades et à me secourir. Bref, dans mon épisode canapé, j’ai assez vite perdu de vue l’intérêt de raconter la prise en main des nouveaux outils, puisque ça s’est fait, non sans mal, certes, mais sans difficulté insurmontable ni événement inénarrable.

Ce qui me semble intéressant, en revanche, c’est de dire quelque chose à propos de la vie sociale. C’est cet article de Thierry Crouzet – dont j’apprends avec une grande tristesse qu’il est douloureusement endeuillé – qui m’y amène. Comme Philippe Castelneau – dont j’apprends avec effarement qu’il a livré bataille avec un cancer – il quitte les réseaux sociaux mainstream et discute leur place et leur effet dans et sur nos vies. De mon côté, ces derniers temps, j’essaie de passer régulièrement sur Mastodon, de lire les blogs, sites, journaux de Marie-Philippe Joncheray, de Guillaume Vissac, de Camille Ruiz, d’Antonin Crenn, de Caroline Diaz, de Pierre Menard, de suivre un peu l’activité toujours débordante de François Bon, de prendre des nouvelles des tribulations littéraires de Daniel Bourrion. Je lis, depuis mon canapé, sur mon téléphone. Je suis chez moi, sur le moelleux du canapé, je me sens un peu comme dans un cocon délicat, protecteur, connu, paisible. Pourtant, une tristesse pointe. De quoi est-elle faite ? Il y a les souvenirs de Facepoulouk, dont je pourrais faire une liste à la Perec… Je me souviens de cet amusement sans cesse renouvelé du contact virtuel avec toutes celles et ceux que j’ai croisé.es. Je me souviens des échanges quotidiens, je me souviens des blagues qui n’en finissaient pas. Je me souviens des ateliers d’écriture en ligne, je me souviens des conversations endiablées, je me souviens des rencontre en chair et en os. Je me souviens des nouvelles partagées avec des personnes qui n’ont ni voix ni chair ni regard, comme je le disais déjà sur le blog en 2019, dans un des billets que je ne regrette pas d’avoir écrits, mais que je ne relis pas ce soir, par fatigue. Et puis il y a mon refus d’y retourner, ma détermination à fuir ces endroits qui à la fois nourrissent et sont le ventre d’une nouvelle bête immonde. Mais surtout, depuis quelques semaines, il y a une nostalgie plus poignante, je dis souvent à M. qu’on ne voit plus grand monde, que c’est compliqué, dans le village où nous vivons pourtant depuis presque treize ans, d’inviter, d’être invités, d’organiser une fête sans réciprocité, que tout va vite, qu’on est tous pressés, surchargés par le travail, par la vie… Et puis quand enfin on se pose avec une paire d’amis, ce n’est pas si simple, j’ai l’impression de devoir louvoyer entre les sujets, tous plus clivants les uns que les autres, sans doute parce que je suis radicale, féministe, cycliste, psychanalyse-compatible et lacano-curieuse, écolo, vénère devant la droite de la gauche et la droite de la droite, révoltée par Israël là-bas et ses soutiens ici, dégoûtée par Trump, effrayée par l’IA et ses data centers, affligée par le tour que prend le monde… Bref, il faut naviguer à vue entre les écueils de la conversation, alors je préfère souvent me taire ou parler des enfants, tant les échanges me paraissent piégés. Je n’ai pas envie de fâcherie ou d’incompréhension : il faut beaucoup d’intimité pour affronter cela et y survivre. C’était la même chose sur Facepoulouk, mais je savais, à force, éviter les chausse-trappes polémiques.

En janvier 2025, au moment de quitter Facepoulouk, Instagrumule et consorts, c’était avec la résolution de vivre davantage localement, de voir des gens en vrai, de faire des choses en vrai. Il y a bien sûr mes bonnes amies poétesses à Montpellier, il y a eu quelques belles occasions, de soirées Poésie en lectures musicales, du théâtre, plein d’occasions manquées aussi, mais dans l’ensemble, je constate que ce n’est pas si facile, que notre vie sociale est un peu minée, tant par nos rythmes et nos épuisements, que par ma radicalité prise dans la radicalisation générale. Il reste heureusement les vieux amis, avec qui nous passons du temps – au téléphone, en visio, en vrai quitte à faire des kilomètres – ceux avec qui on peut partager sans crainte nos stupéfactions et nos effrois, quitte peut-être à s’engueuler comme on le faisait à vingt ans sans que ce soit grave, puisqu’on est toujours là.

Il y a un choix aussi, de ma part, de me retirer un peu du monde, de réengager un long parcours de formation de psychothérapeute, de prendre le temps de lire enfin Freud et Lacan, de continuer à m’outiller théoriquement pour comprendre le monde et pour continuer à travailler… C’est ce choix peut-être, qui aujourd’hui suscite ma nostalgie d’une vie sociale plus palpitante et plus simple. Ça passera avec l’écriture ici, ça passera comme tout passe.


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